J'habite tout près d'une ville plutôt importante au sein du pays, avec des gratte-ciel laids, des rues toujours congestionnées, un système de transports en commun monopolisé par les fonctionnaires et beaucoup, beaucoup, beaucoup de sans-abris. Parce que mon temps ne vaut presque rien, parce que ma ville sent les pieds et que je veux m'en tenir loin le plus possible, je passe beaucoup de soirées solitaires dans cette cité voisine. Mes errances se limitent à un carré très serré, en raison de mon sens de l'orientation défaillant, je me retrouve souvent au même banc du même café à boire le même café, mais ça me change tout de même de mon sous-sol.
C'est là que j'ai commencé à lire Windows on the World de Beigbeder. J'avais du vieux rock dans les oreilles, un gobelet de Starbucks dans la main, le livre dans l'autre, et une tour à bureaux devant les yeux. Évidemment, elle n'est pas haute de 110 étages, évidemment elle n'a aucun intérêt pour un éventuel kamikaze qui passerait pas là. Mais ça fait quand même froid dans le dos comme panorama lorsqu'on ouvre un bouquin à propos du World Trade Center.
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À la page 111, l'auteur a écrit: «Nous savons tous précisément où nous étions le 11 septembre 2001.»
Certes, les itinérants et les habitants du tiers-monde doivent s'en préoccuper autant que de la moustache du maire d'une obscure ville abitibienne, mais c'est horriblement vrai pour la plupart des gens, sur une grande proportion du globe. La tragédie nous a réuni en ce sens, elle a encerclé une journée précise sur le calendrier de tout le monde, elle a tissé une toile à partir de chaque individu, même si ça n'a pas changé grand chose, finalement.
Le 11 septembre 2001, j'étais chez moi. Ma mère s'occupait de mon éducation à l'époque, et nous avions décidé de prendre une pause au milieu d'une leçon de français. Je suis allée jouer avec le Frérot, nous avons construit une cabane dans son lit de bébé avec des draps, j'ai amené ma petite radio et mes cassettes des Backstreet Boys (looking back on the things I've done, I was trying to be someone, I played my part, kept you in the dark, now let me show you the shape of my heart). Pendant ce temps-là, Maman regardait la télé, des émissions qui m'ennuyaient, des trucs de grandes personnes complètement insignifiants quand on a dix ans.
J'ai dû monter au salon vers 9h50 pour aller chercher un jouet, et Maman m'a demandé de m'asseoir avec elle pour regarder les nouvelles. «Mais Frérot, il m'attend! - Ça peut attendre. - Il a l'air plate, ton film. Des tours en feu et... c'est des gens qui sautent en bas, ça? Haha! N'importe quoi... - Ce n'est pas un film. C'est la réalité.»
Moment de culpabilité. Encore aujourd'hui, je me sens mal d'avoir ri des victimes du WTC, même si je n'avais que dix ans, même si tout le monde a cru à une mauvaise blague cette journée-là.
Le 11 septembre 2001, j'étais debout dans le salon, et j'ai vu en direct à la télé les deux tours s'écrouler.
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Vous, potentiels lecteurs, où étiez-vous le 11 septembre 2001?